Essay · 01

Afrostream — leçons d’un pionnier du streaming en Afrique francophone.

Histoire et enseignements d’une plateforme qui a ouvert la voie — pour celles qui viendront ensuite.

Publié15 juillet 2024
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Afrostream, fondée en novembre 2013, avait pour objectif de diffuser largement des films et séries africaines, afro-caraïbéennes et afro-américaines. La plateforme offrait un service de streaming légal par abonnement avec plus de 2000 heures de contenu, créé pour répondre à l’importance de la diversité culturelle et de la représentation des noirs dans l’industrie du divertissement.

L’équipe d’Afrostream, talentueuse et spécialisée dans les médias, a lancé un média digital en acquérant légalement les droits de films et séries. La société a bénéficié de l’accompagnement et de la formation de The Family, Cantillon et Orange Fab, et a noué un partenariat avec TF1 pour créer Afrostream VOD.

La levée de fonds a été facilitée par The Family. Le coût des droits de diffusion variait entre 1 000 € et 15 000 € par épisode de série et entre 2 000 € et 50 000 € par film. Le budget nécessaire pour offrir 30 séries indépendantes et 100 films afro-américains et nigérians avec sous-titres français était de 2,1 millions d’euros par an. Pour couvrir ces coûts, il fallait 25 000 abonnés payant 7 € par mois sans interruption. Le budget total incluant contenu, technologie et frais de fonctionnement s’élevait à 3,6 millions, ce qui nécessitait 44 000 abonnés pendant 12 mois.

Afrostream a reçu un financement initial de 120 000 $ de Y Combinator et a vendu 2 000 pré-abonnements en trois mois. La société a ensuite levé 4 millions de dollars pour développer la plateforme pendant deux ans et a atteint 10 000 abonnés huit mois après son lancement. Mais un nouveau business plan nécessitait 10 millions de dollars supplémentaires pour les trois années suivantes — ce qui a rendu les investisseurs réticents en raison du manque de rentabilité.

En mars 2017, la levée de fonds échouait et un investisseur se retirait. Afrostream lançait une version « light » au Royaume-Uni pour créer du buzz, entamait des discussions avec des concurrents et des partenaires potentiels pour la vente de la société, et rencontrait dix repreneurs entre avril et août 2017. La trésorerie s’est avérée insuffisante ; les paiements des salaires ont dû être arrêtés à la fin du mois d’août.

Malgré l’échec, l’expérience entrepreneuriale a été enrichissante pour l’équipe. Le fondateur (Tonjé Bakang) reste convaincu de l’importance de l’innovation dans les médias et souhaite partager ses expériences pour soutenir l’écosystème entrepreneurial.

Quels enseignements peut-on en tirer ?

L’histoire d’Afrostream souligne l’importance de comprendre et de s’adapter aux besoins spécifiques du marché tout en maintenant un équilibre entre l’innovation et la viabilité financière.

01Une stratégie de contenu claire

Le succès même bref d’Afrostream a montré l’importance cruciale de mettre en avant le contenu local et diversifié qui reflète les cultures et les réalités de l’Afrique ou de la diaspora. Produire coûte très cher. Selon le rapport UNESCO sur l’industrie cinématographique africaine (2021), Nollywood, pionnier et industrie très atypique, a comme moyenne pour les budgets de production :

Entre 150 000 $ et 750 000 $ en moyenne pour une production ambitieuse répondant à un certain niveau qualitatif. UNESCO · 2021

Collaborer étroitement avec les créateurs africains pour développer des productions originales qui résonnent avec le public africain est une nécessité. Les productions locales par rapport aux grosses productions Afro provenant d’Europe ou des pays anglophones d’Afrique demandent bien moins de budgets — une collaboration inclusive avec ces maisons de production africaines est plus viable financièrement pour une plateforme dont la première cible est l’Afrique.

02Adaptation culturelle

L’accent mis sur l’adaptation culturelle et linguistique est une stratégie incontournable. Offrir une variété de langues et de sous-titres ainsi que des histoires et des personnages auxquels le public local peut s’identifier favorise un engagement plus profond.

Les séries à succès en provenance du Sénégal (Maîtresse d’un homme marié, Idoles) en témoignent. Le wolof y est la langue principale, ce qui donne un niveau d’authenticité et pourtant la langue n’a à aucun moment freiné sa propagation dans la sous-région. Plus récemment, le succès mondial de Squid Game, produit en coréen puis doublé, confirme la règle. L’authenticité est une des composantes clefs du succès ou de la bonne réception d’un contenu.

Au-delà du linguistique et du culturel, l’angle sociétal serait également à prendre en compte. Les Africains vivent au jour le jour — ils achètent et consomment quotidiennement ce dont ils ont besoin. Cette habitude devrait être une composante clé dans les choix tant au niveau des contenus que sur le plan tarifaire.

03Accessibilité

Comme Afrostream l’a démontré, proposer des plans d’abonnement abordables et flexibles est essentiel pour toucher un large éventail de téléspectateurs. Des abonnements journaliers devraient être envisagés afin de s’aligner sur le mode de consommation.

Mais alors, quel moyen de paiement privilégier ?

Le continent africain étant une région avec un très faible taux de bancarisation, il serait logique de proposer des moyens de paiement qui pallient ce déficit. Au-delà du mobile money, il existe une solution bien plus accessible : le DCB (Direct Carrier Billing), qui permet de payer un service en utilisant son crédit téléphonique via les opérateurs télécoms. Selon les experts de l’industrie télécom, l’utilisation du DCB comme paiement augmenterait de plus de 70 % d’ici 2027.

04Partenariats stratégiques

L’un des obstacles majeurs rencontrés par Afrostream a été le coût élevé et la faible fiabilité de la connectivité Internet en Afrique. Bien que l’adoption des smartphones et des accès 3G/4G soit en hausse, ces solutions restent onéreuses et inadaptées pour un service de VOD.

Des partenariats avec des opérateurs télécoms permettraient d’offrir des forfaits data spéciaux via des offres bundles pour les abonnés. Ces forfaits, optimisés pour le streaming, pourraient être proposés à un tarif réduit — rendant le service plus accessible et constituant aussi un canal d’acquisition.

05Conclusion

L’histoire d’Afrostream est un récit éloquent qui illustre à la fois les défis et les opportunités dans le streaming vidéo en Afrique. Bien que la plateforme ait rencontré des obstacles financiers insurmontables, son parcours sert d’étude de cas précieuse pour les entrepreneurs et investisseurs qui cherchent à entrer dans ce marché.

Leur héritage offre une base solide sur laquelle construire. Leurs enseignements ne sont pas seulement des rappels des défis à surmonter, mais aussi des indicateurs du potentiel qui reste à exploiter dans le secteur de la VOD en Afrique francophone.